La chronique de Thomas Piketty parue au journal Le Monde du 8-9 mars 2026[1] est pour le moins inquiétante en ce qu’elle révèle de son positionnement idéologique pro-impérialiste.
Dans le quotidien Le Monde, Thomas Piketty a publié une chronique intitulée « Dérive militariste, aveu de faiblesse »[2]. Sans condamner l’agression impérialiste américano-israélienne contre l’Iran en tant que telle, sans condamner l’assassinat d’un chef d’État (le guide de la révolution Ali Khamenei) et de plusieurs des dirigeants du pays, il fait quelques commentaires économiques sur ce qu’il nomme « dérive militariste » qui aurait comme objectif de « rentabiliser financièrement le fait de disposer de la plus grande armée du monde ». Finalement cela serait une question de rentabilité. La tentative de désintégration et de destruction d’un pays indépendant qui a soutenu la cause palestinienne depuis des décennies serait une simple dérive militariste et une question de rentabilité selon Piketty.
Il se trouve que les vraies raisons de cette guerre des États-Unis et du régime israélien contre l’Iran sont clairement affichées depuis longtemps : la destruction d’un État qui soutient la cause palestinienne et les résistances anti-israéliennes au Proche-Orient, la destruction d’un État du Sud qui est sur une voie de développement indépendant (dans le sens d’un état non-asservi au centre capitaliste de l’Occident global), ce n’est donc pas une question de « rentabiliser financièrement le fait de disposer de la plus grande armée du monde », affirmation qui dépolitise entièrement une question éminemment politique.
Après des remarques sur les limites du modèle démocratique états-unien Thomas Piketty conclut le premier paragraphe en affirmant que « la dérive idéologique nationaliste extractiviste du Parti républicain est sans doute là pour durer ». Étonnant constat venant d’un spécialiste du capitalisme, la caractéristique extractiviste du capitalisme et en particulier du capitalisme américain n’est pas la marque du Parti républicain mais elle est bien structurellement intrinsèque à l’histoire du capitalisme. L’impérialisme destructeur (et l’accumulation qu’il a permise) est bien à l’origine du capitalisme et aussi une nécessité pour le maintien du capitalisme états-unien et non pas une dérive passagère d’une nouvelle tendance politique. L’usage de l’expression « dérive militariste » est étrange puisque la relation des États-unis avec le Moyen Orient, en tout cas les dernières décennies, est une histoire de guerres de domination, de destruction et cela quel que soit le parti au pouvoir aux États-Unis, on est loin d’une dérive récente. Faut-il rappeler toutes les dernières guerres menées par les différents gouvernements états-uniens ? À titre d’exemple les destructions de Barack Obama et de Hillary Clinton dans la région du Moyen-Orient (avec entre autres leur responsabilité dans la création de Daech) n’ont rien à envier aux guerres des Bush et de Trump dans leur caractéristique impérialiste et destructrice des pays et de sociétés entières.
Pendant les dernières années l’implication constante du démocrate Byden et du républicain Trump et leur soutien constant au régime génocidaire israélien ont été documentés en continu. Ce n’est donc pas une caractéristique du Parti républicain.
Indépendamment de l’histoire récente, parler de “dérive militariste” concernant les États-Unis est une confusion totale, voire une manipulation malhonnête et grossière de la part de Piketty, tellement l’impérialisme (évidemment belligérant) américain est constitutif de ce pays (génocide des peuples autochtones, pas une génération sans guerre depuis 1776), voir à titre d’exemple le récent article[3] d’Eduardo Rodriguez (ainsi que ses références) où l’auteur explique (rappelle ce qui est connu par une grande part de l’humanité) pourquoi “le bloc impérialiste dirigé par les États-Unis est une menace pour l’humanité”.
À la fin de l’article, Piketty fait semblant de s’inquiéter pour le sort des peuples du Sud en évoquant les « demandes de justice économique et de réparations climatiques venues du sud » pour embrayer avec une phrase digne d’un Manuel Valls ou d’un Éric Zemmour : « Soyons clairs : le fait d’utiliser la force contre un régime massacrant les manifestants et opprimant sa population peut parfaitement se justifier » (sic) !
La messe est dite.
Une guerre impérialiste de destructions, d’assassinats, de meurtres de civils et d’enfants, de tentatives de désintégration d’un pays « peut parfaitement se justifier » selon Piketty. Bien sûr, il manque quelque chose à cette guerre justifiable selon Piketty : le fait de disposer d’un plan pour la suite selon ses termes ! Le célèbre économiste est d’accord pour détruire un pays, des institutions, des peuples, des hôpitaux et des écoles mais à condition que cela s’accompagne de méthodes : « proposer un modèle de développement et une méthode démocratique pour un processus de transition, en Iran et ailleurs ».
En résumé, Piketty est en faveur de la violence impérialiste américano-israélienne, à condition d’avoir un plan et une méthode pour la suite (peut-être devrait-il proposer des services de consultance à Trump et Netanyahu ?). Des plumes remplies de venin anti-tiers-monde de Zemmour et de Valls c’est habituel, cela nous choque moins. Mais comment expliquer une telle haine de la part de Piketty (un économiste de gauche) ? Est-ce sa position dans le champ universitaire mondial qui lui dicte ce langage ? Est-ce une tendance générale en F̷̪̤̋ṟ̵͙̾͗a̷̛̩̎n̴͙͙̿́c̸̙͙̈e̵̪͒ où les journalistes s’acharnent d’une manière agressive contre Jean-Luc Mélenchon et LFI car ils ont osé dénoncer le génocide américano-israélien à Gaza ?
Ce qui est frappant, c’est que Piketty, dans sa tentative de justification d’une guerre impérialiste, s’appuie sur un récit dominant (et loin d’être factuel) produit par l’empire américain, à savoir le récit sur le « régime qui opprime sa population ». Or on sait quelles étaient les origines et la cause des manifestations de janvier 2026 dont parle Piketty. Il suffirait par exemple de lire l’article de Caitlin Johnstone : « Les États-Unis continuent d’admettre ouvertement qu’ils ont délibérément provoqué les manifestations en Iran »[4].
D’ailleurs, ces manifestations de janvier 2026 s’inscrivent dans les outils du « capitalisme gangster » des États-unis, voire par exemple l’excellente analyse du politologue indépendant Walid Charara qui décrit bien les manœuvres effrénées des États-unis pour déstabiliser l’Iran avant la guerre actuelle[5].
Et que dire des énormes manifestations qui ont rempli les rues de nombreuses villes iraniennes en soutien au régime Iranien et aux dirigeants du pays contre l’agression barbare du couple américano-israélien ?
Les propos de Piketty relèvent de la pure et simple propagande de guerre. Il s’agit en effet d’une illustration assez frappante du principe n°8 du livre d’Anne Morelli Principes élémentaires de propagande de guerre, à savoir que « les artistes et les intellectuels soutiennent notre cause »[6].
Le manque de condamnation claire – de la part de la majorité des dirigeants européens et des intellectuels comme Piketty - de cette énième agression impérialiste américano-israélienne en dit long sur l’alignement de l’Europe sur les politiques américaines.
Les « sanctions économiques » des États-Unis contre des pays et des peuples (pas seulement contre l’Iran) sont des crimes contre l’humanité. En effet, il s’agit d’appauvrir un peuple, affaiblir ses institutions publiques pour conduire à la désintégration ou au-moins à l’affaiblissement du pays pour que celui-ci accepte la domination américaine.
Thomas Piketty a pris clairement une position de soutien (ou pour le moins de justification de) à une guerre menée par une force impérialiste effrénée et destructrice et par un régime génocidaire criminel. L’histoire le retiendra. Il conclut son article par une phrase déroutante “Face à la dérive militariste des États-Unis, il est temps que les dirigeants européens se montrent à la hauteur” et on se demande à la hauteur de quoi puisque cette guerre impérialiste “peut parfaitement se justifier” selon Piketty, voulait-il dire “il est temps que les dirigeants européens se montrent à la hauteur” de leur histoire coloniale ?
Khaled Dika
version en ligne : https://www.lemonde.fr/la-chronique-de-thomas-piketty/article/2026/03/07/thomas-piketty-face-a-la-derive-guerriere-de-trump-l-europe-doit-se-donner-les-moyens-de-peser-sur-le-monde_6669844_6649149.html ↩︎
Il s’agit du titre de la chronique dans le journal papier, différent du titre de la version en ligne. ↩︎
https://peoplesdispatch.org/2026/03/04/war-as-far-as-the-eye-can-see-the-us-led-imperialist-bloc-is-a-threat-to-humanity/ ↩︎
https://www.caitlinjohnst.one/p/the-us-keeps-openly-admitting-it ↩︎
https://en.al-akhbar.com/news/gangster-imperialism-and-the-fragmentation-of-iran ↩︎
https://fr.wikipedia.org/wiki/Principes_élémentaires_de_propagande_de_guerre ↩︎