Nous étions sur le point de faire la révolution féministe… et puis le virus

“Comme l’a souligné la féministe bolivienne María Galindo, la spécificité de cette pandémie n’est pas son taux de mortalité élevé, mais plutôt le fait qu’elle menace les corps souverains du Nord capitaliste mondialisé : les hommes blancs européens et nord-américains de plus de 50 ans. Lorsque le sida a secoué le monde dans les années 80, aucun homme politique n’a levé le petit doigt institutionnel parce qu’il considérait que ceux qui étaient en train de mourir (homosexuels, drogués, Haïtiens, Africains, travailleuses du sexe, trans…) étaient mieux morts que vivants. Aucune mesure préventive ou curative n’a été appliquée à cette époque, ils ont plutôt déployé strictement des techniques de stigmatisation, d’exclusion et de mort.”

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Oui, oui, même si vous ne le saviez peut-être pas, nous étions au bord d’un soulèvement transféministe décolonial, nous avions rassemblé nos commandos et, comme disent les zapatistes, nous avions «géré notre colère». Mais tout ça, c’était quelques jours avant le Covid-19, avant que nous soyons obligés de nous enfermer dans nos maisons, avant que nos corps soient objectivés comme des organismes susceptibles de transmission et de contagion, avant que nos stratégies de lutte soient décollectivisées et nos voix fragmentées.

« On se lève et on se casse »

Grands-mères et petites-filles, pédés et hétéros dissidents, lesbiennes et trans, Afro-Européens et pâles, fauteuils roulants et mains parlantes, butchs et trans, migrantes et prolétaires. On ne parlait plus d’aller ou de ne plus aller voir les petits films de Polanski, on parlait de faire la révolution.

Cet extrait fait référence au geste d’Adèle Haenel à la dernière cérémonie des Césars qui a inspiré une tribune tonitruante de Virginie Despentes dans Libération :

[1]

D’un côté, il y a le confinement social des Blancs aisés ; de l’autre, la contamination forcée des travailleurs pauvres, féminisés et racisés.

Personne ne reconnaît le travail de soins et de reproduction, de l’affection et de la sexualité, comme du travail. A la précarité de la classe, de la race, du sexe et de la sexualité s’ajoutent désormais d’autres segmentations du pouvoir

La révolution qui vient place l’émancipation du corps vivant vulnérable au centre du processus de production et de reproduction politique.

C’est peut-être l’enseignement le plus important de ce rituel technochamanique du «arrêter le monde». Seule une nouvelle alliance des luttes transféministes, anticoloniales et écologiques pourra combattre à la fois la privatisation des institutions, l’économie de la dette, la financiarisation de la valeur du néolibéralisme et les discours du totalitarisme néonationaliste, technopatriarcal, néocolonial. Seule une révolution somatopolitique transversale serait capable d’enclencher une véritable alternative.

seule une mutation du désir politique peut mettre en mouvement la transition épistémologique et sociale capable de déplacer le régime capitaliste patriarco-colonial.

La violence opère en fabriquant une subjectivité normative qui prend possession du corps et de la conscience jusqu’à ce que ceux-ci acceptent de «s’identifier» au processus même d’extraction de leur propre vie. La première chose que le pouvoir extrait, modifie et détruit est notre capacité à désirer le changement.

Résistez chez vous !


  1. Adèle Haenel a quitté la cérémonie des césars, vendredi salle Pleyel, à l’annonce de la récompense décernée à Roman Polanski. Photo Nasser Berzane. ABACA ↩︎

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“Colette Guillaumin affirmait dès 1978 que le « confinement dans l’espace » constituait l’un des puissants moyens de l’appropriation des femmes. Silvia Federici a montré plus récemment que cet enfermement dans l’espace domestique à partir de la fin du Moyen-Age en Europe, par le biais d’une extrême violence (plus d’un siècle de chasse aux sorcières), avait grandement contribué à l’accumulation primitive à partir de l’exploitation indirecte du travail des femmes dans la sphère de la reproduction sociale.”

“Alors si le virus n’est rien et si « le coup du virus » n’est qu’un prétexte à une sorte de « coup d’état sanitaire », notons que l’utilisation habile du Corona est quand-même un sacré coup de génie qui permet de mettre en place des stratégies de sécurité intérieure, de gouvernement des populations, particulièrement perverses. Et plutôt nouvelles. En effet, c’est le virus qui nous est présenté, officiellement, comme notre ennemi, un ennemi qui s’avère particulièrement vicieux pour un ensemble de raisons enchevêtrées.”

“Du coup, le virus porte un coup fatal aux rapports humains (et au travail, et aux loisirs) comme nous l’entendions le plus souvent, faits de proximité, de rencontres in real life et de contacts avec les autres… Finie l’innocence des marchés animés, des réunions amicales ou familiales, des flâneries dominicales dans les parcs —pour des semaines, des mois au moins, jusqu’au vaccin. Ou plus. Car il y a fort à parier que certaines habitudes vont perdurer, d’autant que les virus, comme on l’a dit, co-évoluent avec « nous » et qu’à chaque instant, peuvent en apparaître d’autres. Sans compter qu’il risque d’être difficile de modifier la nouvelle organisation du travail que les gouvernements déploient un peu partout, sur le plan matériel comme sur le plan légal (développement du télétravail, travail forcé sur réquisition, mise à mal des limitations horaires, hebdomadaires et annuelles).”

"La nouveauté, alors, où est-elle ? Dans le nouveau mode de gouvernance globale qui se met en place sous nos yeux, avec l’assentiment d’une bonne partie de l’opinion qui rêve d’être protégée des autres, et même d’elle-même. Un nouveau mode de gouvernance qui consacre le rôle central d’un nouvel-ancien acteur : le complexe militaro-industriel. En effet, ce que beaucoup considèrent comme une sorte de « coup d’état sanitaire » à la faveur de ce brave Corona, je propose de le penser plus précisément comme un coup d’état militaro-industriel global "

“Résumons l’hypothèse : le Corona qui nous a tou-te-s surpris-es au tournant de cette année de grâce 2020, d’où qu’il vienne et où qu’il aille, est en train de servir à une sorte de coup d’Etat global « parfait » du complexe militaro-industriel remanié, aux mains d’un Big brother technologico-médical. Il permettra d’ouvrir de nouveaux marchés pour les nouveaux produits de surveillance, de contrôle et de coercition qui viennent fort à propos « tirer » la croissance d’un PIB qui semblait avoir atteint sa limite —qu’il s’agisse des ressources ou de la baisse tendancielle du taux de profit. Ce faisant, il assied un ensemble de systèmes politiques et sociaux qui fleurent bon l’hygiénisme, le darwinisme et l’amour de l’ordre, de la discipline et du travail.”

" Que faire, alors ?

Revenons, enfin, à la question initiale : y a-t-il une tâche révolutionnaire en ce moment et laquelle ? J’avoue que je ne sais pas. Tout ce qui peut nous amener à révertir ce coup d’état global. C’est localement qu’il faudra nous y prendre. Virer nos dirigeant-e-s politiques et économiques, au Sud et au Nord, nationaux, supranationaux et régionaux. Repenser le travail, sa division, sa rémunération, son sens. A résoudre ce fichu problème de l’argent (il n’y en aura jamais assez pour tout le monde). Mettre à plat des frontières et des relations internationales issues de la colonisation. Abattre le capitalisme. Qui est bien sûr raciste-colonial et hétéro-patriarcal. Et surtout, trouver les moyens de refaire du lien, de démythifier les récits grandiloquents, alarmistes, trompeurs, culpabilisants et infantilisants des gouvernements.

Et pour le moment, parmi toutes les luttes presque invisibles et pourtant capitales que les un-e-s et les autres mènent, dans les Suds comme dans le Nord : libération des migrant-e-s, des réfugié-e-s et des personnes emprisonnées en général, hébergement et appui aux personnes sans logis et sans rémunération. Fin des violences policières et de la discrimination systématique des quartiers populaires. Augmentation de X mille euros pour toutes les femmes, en commençant par les femmes de ménage, les caissières, les infirmières, les aides-soignantes, les aides-maternelles, les ouvrières, les paysannes et les enseignantes (non, ça je rigole, personne n’a pensé à le demander). Dès que possible : collectivisation à échelle locale de l’outil productif, en commençant par ce qui touche la santé, l’alimentation, le logement et le transport. Défense, récupération et gestion partagée de la terre, de l’eau, de l’air, des forêts et de diversité du vivant. Restriction absolue du domaine de la finance, restriction drastique des logiques de marché capitalistes (en vue de leur extinction rapide), extension du domaine des communs et de la délibération populaire. Et puis surtout, surtout : rire, aimer, chanter, partager. Et pourquoi pas, revendiquer avec María Galindo et les pauvres de la terre, les toujours déjà mort-e-s et autres incurables rebelles, une désobéissance virale."

María Galindo escribe una llamada desde Bolivia

““Socialistas” como los que gobiernan España, hablan de una guerra que vamos a vencer todos juntos. Les gusta la palabra, creen que sirve para hacer cuerpo y hacer de la enfermedad el supuesto enemigo ideal que nos una. Nada más fascista que declarar una guerra contra la sociedad y contra la democracia aprovechando el miedo a la enfermedad. Nada más fascista que hacer de las casas de la gente sus cárceles de encierro. Nada más neoliberal que proclamar el sálvese quien pueda como solución tutelada.”

“Empecemos por decir que acá al coronavirus le esperaba ya en la puerta el dengue, que viene matando en el trópico –sin titulares en los periódicos– a las gentes malnutridas, a las wawas, a quienes viven en las zonas suburbanas insalubres. El dengue y el coronavirus se saludaron, a un costado estaba la tuberculosis y el cáncer que en esta parte del mundo son sentencias de muerte.”

“El orden colonial del mundo nos ha convertido en idiotas que solo podemos repetir y copiar. Privadas y privados de pensar, en el caso boliviano la presidenta decide copiar pedazos del discurso y medidas del presidente de España y leyendo en telepronter lanza un paquete de medidas como si estuviera sentada en Madrid y no en La Paz. Habla de guerra que hay que ganar juntos y de los empresarios con los que concertará y lanza un toque de queda y prohibiciones en colecciones.”

" Nuestra única alternativa real es repensar el contagio.

Cultivar el contagio, exponernos al contagio y desobedecer para sobrevivir.

No se trata de un acto suicida, se trata de sentido común.

Pero quizás en ese sentido común esté todo el sentido más potente que podemos desarrollar.

¿Qué pasa si decidimos preparar nuestros cuerpos para el contagio?

¿Qué pasa si asumimos que nos contagiaremos ciertamente y vamos a partir de esa certidumbre procesando nuestros miedos?

¿qué pasa si ante la absurda, autoritaria e idiota respuesta estatal al coronavirus nos planteamos la autogestión social de la enfermedad, de la debilidad, del dolor, del pensamiento y de la esperanza?

¿Qué pasa si nos burlamos de los cierres de fronteras?

¿Qué pasa si nos organizamos socialmente?

¿Qué pasa si nos preparamos para besar a los muertos y para cuidar a las vivas y los vivos por fuera de prohibiciones, que lo único que están produciendo es el control de nuestro espacio y nuestras vidas?

¿Qué pasa si pasamos del abastecimiento individual a la olla común contagiosa y festiva como tantas veces lo hemos hecho?

Diran una vez mas que estoy loca, y que lo mejor es obedecer el aislamiento, la reclusión, el no contacto y la no contestación de las medidas cuando lo mas probable es que tu, tu amante, tu amiga, tu vecina, o tu madre se contagien."

Merci pour toutes ces ressources, j’ajoute celle-ci et cet extrait auquel je crois dur comme fer:

"[L’] approche rationnelle est vite asséchante si on ne l’articule pas à des imaginaires « empuissantant » . J’entends : des idées, des sensations, des perceptions qui nous arrachent à nos habitudes, redonnent une puissance à nos désirs mutilés ; des univers qui activent l’envie de vivre autrement en prenant ce monde-ci à bras-le-corps.

Cet imaginaire n’est jamais mieux porté à mon sens que par les récits. Parce qu’un récit a cette faculté de mettre en scène des personnages auxquels on s’identifie et qui deviennent des vecteurs affectifs qui nous engagent : à partir du moment où l’on s’identifie à un personnage, on va ressentir ce que le personnage éprouve. Et si ce personnage est une révoltée, qui se bat, une héroïne qui construit une vie alternative, libre et collective, et que l’on met ça en scène dans une histoire riche, où l’empathie et la générosité l’emportent sur le survivalisme perso, qui n’aurait envie de s’en inspirer ? Un film, une série ou un livre font traverser un vécu. Ce que tu vis avec les personnages va rester en toi au même titre que ce que tu as vécu avec tes amis ou ta famille. Ça crée une familiarité avec certaines situations hors norme : la catastrophe, la guerre, une révolution. Quand surviennent ces événements inattendus, ton comportement va s’appuyer sur tout ce qu’a nourri cette mémoire. Yves Citton, qui a beaucoup travaillé sur la notion d’imaginaire, dit : « Le récit préscénarise les comportements. »"

Merci Vir, quelle joie de te lire,

Du coup tu me fais réfléchir, pourrait-on imaginer la suite de cette histoire…

Je ne suis pas sure qu’un héros ou une héroïne soit la figure que je souhaite… Là comme ça tout de suite je pense plutôt à quelqu’un qui passerait entre les mailles du filet, qui trouverait un espace protégé, une clairière dans un endroit impromptu. J’imagine aussi aussi qu’elle serait surprise de retrouver les sensations de l’espace autour d’elle du contact du sale et du propre, un lien avec d’autres entités qui pourrqient faire société et puis peu à peu reconstruire, autre chose… Peut être carrément à une autre échelle micro ou macro…

Ce serait chouette d’y réfléchir

du coup je rajoute ceci, penser avec les animaux de Vinciane Desprets:

Cooool j’écoute Vincianne Desprets en écrivant là, sur Phaune en plus, belle mise en onde et tout, trop cool merci :slight_smile:
Dans son dernier livre (pas hyper accessible) elle nous amène à réfléchir aux questions liées aux territorialités (lourd sujet) à travers les oiseaux, je l’ai lu en confinement, ça a bcp raisonné (mais sans clés, still processing)

pour revenir aux questions des récits, j’pense qu’il y a tout à inventer maintenant que nous sommes en dystopie, ça permet de nous libérer du post apo, de penser proposition plutôt que “regarder vers où on va”, ça ouvre les imaginaires

des personnes qui passent entre les mailles du filet, il y a en a déjà plein les zad, communautés, squats, etc,
Nos expérimentations du réel sont de magnifiques ancrages.
Des points de départ pour développer un imaginaire, des récits, des réflexions, des expérimentations autour de nos réalités futures.

Ça me brancherait d’écrire collectivement de la fiction un jour.

À Naast Monique on joue à un jeu de rôle post apo queer en ce moment et c’est trop cool comme motivateur d’imaginaire :slight_smile:

j’oubliais, entités/altérités/animaux = méga d’accord multiple ressources pour nos récits

oh du coup tu sera peut être intéressée par un forum associé à celui ci que nous avons monté dans le cadre de thx justement pour essayer de lancer des écritures collectives de fiction…
https://thx.zoethical.org/
Tu peux te logger avec le même compte (login / mot de passe) que celui que tu utilise ici.

Je voulais aussi partager le travail de Melissa et lunar:
Une Lecture Politique des Furtifs…

https://dérivation.fr/furtifs/remerciements-bibliographie-inspirations/

Qui m’a fait du bien et rassérénée sur mon sentiment par rapport à Damasio.
Et là encore dans cette interview, il y a des choses vraiment choquantes, comme comparer l’Etat à une “Big Mother de la sollicitude”. Si je ne me trompe pas l’état à envoyé l’armé et les Flics qui ont entre autre tué des gens. Ceux qui ont pris soin ce n’est pas l’Etat, mais bien les soignant.e.s sans le soutient de l’Etat.
Ce concept de Big Mother Damasio l’emploie également ailleurs pour parler de la société de surveillance qui est également issue directement du complexe militaro Industriel.
Alors j’ai juste envie de lui dire, je suis mère et comme toutes les mères de ce monde je n’aime pas l’armée, alors j’aimerais qu’il replace sa responsabilité là ou elle est, ni l’armée ni la surveillance ni l0hygiénisme ne sont des attributs maternels.

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coucou,

j’ai jamais lu Damasio, j’ai juste écouté une fiction radio une fois, c’est pas étonnant qu’un bonhomme comme lui ne questionne que certains aspects du système, et certainement pas ceux qui l’amènerait à se questionner lui-même :slight_smile:
On en a bouffé de leurs imaginaires, à nous de prendre place…

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Merci pour ce lien, il me paraît très intéressant, notamment en relation avec #cooperation:thx.

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