Le « cauchemar » du parc national congolais, géré par un prince belge et financé par l’Europe
L’UE a attribué 157 millions d’euros en 20 ans à la fondation d’un prince belge qui gère un parc national au Congo. Mais les riverains et des experts disent que le projet ne tient pas ses promesses de sécurité et de prospérité.
Cette enquête a été initialement publiée sur le site d’investigation Follow the Money.
Uniforme kaki, béret vert attaché à l’épaule et mains sur les hanches, le prince belge Emmanuel de Merode harangue ses troupes. « Je compte sur vous pour rester avec moi, lançait-il aux dizaines de rangers du parc national des Virunga fin 2012, alors que les troupes du mouvement rebelle M23 avancent vers Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), et risquent d’attaquer les gardes forestiers. Nous ne pouvons pas les combattre. Je serai le dernier à partir. »
Ce discours de bravoure a été immortalisé dans le documentaire Virunga de Netflix, sorti en 2014. Nommé pour un Oscar, le film fait l’éloge du plus ancien parc national d’Afrique qui, créé en 1925 sous la domination coloniale belge, célèbre cette année son centenaire. Classé au patrimoine mondial de l’Unesco, le parc des Virunga est connu pour ses volcans actifs et ses gorilles des montagnes, une espèce en danger d’extinction. Il fait l’objet de généreux financements européens, qui ont pour objectif d’aider les habitants pris dans les conflits régionaux et de protéger la biodiversité.
Une mission menée par le prince Emmanuel de Merode. L’anthropologue et primatologue de 55 ans a été nommé directeur du parc en 2008, date à laquelle les autorités congolaises ont signé un partenariat public-privé avec la fondation Virunga, l’ONG britannique qu’il dirige, et qui est impliquée dans la gestion du parc depuis 2005. Une gestion de l’aire protégée très critiquée par les habitants du parc.
Emmanuel de Merode n’est pas membre de la famille royale belge, mais sa lignée aristocratique est autorisée à porter le titre honorifique de prince depuis 1929. Avant d’être affecté aux Virunga, il a été coordinateur de projets européens de développement dans l’est du Congo. Entre 2003 et 2005, il a supervisé des programmes et mené des évaluations comme consultant pour le compte de l’Union européenne. Il est depuis devenu lui-même bénéficiaire des fonds européens pour le développement.
En 2005 — alors connue sous le nom de African Conservation Fund — la fondation Virunga a repris une part importante de la gestion du parc à l’Institut congolais pour la conservation de la nature. Cette année-là, la fondation Virunga est devenue bénéficiaire de subventions européennes, mais il n’y a pas eu d’appel d’offres.
« De nombreuses autres ONG internationales œuvrant pour la protection de l’environnement en RDC ont été et continuent d’être perplexes face au manque de transparence qui a caractérisé ce processus et au traitement privilégié accordé à la fondation Virunga », a ainsi écrit Esther Marijnen, chercheuse en écologie politique à l’université de Wageningue, dans un article publié par la revue universitaire Third World Quarterly.
157 millions d’euros en vingt ans
La Commission européenne affirme ne pas y voir de conflit d’intérêts : « M. de Merode était l’assistant technique de l’UE chargé de la coordination et du suivi du soutien de l’UE à la reconstruction post-conflit dans le Nord-Kivu. C’était un expert indépendant et non un employé de l’UE. M. de Merode a répondu à un appel international à candidatures pour le poste de directeur du parc national des Virunga. Cela s’est fait en toute transparence avec l’UE. »
Sollicité, Emmanuel de Merode affirme via son porte-parole qu’il n’a « jamais été employé par l’Union européenne » mais « effectué des travaux de conseil à diverses occasions pour le compte de la délégation européenne en Afrique centrale ».
Depuis, l’Union européenne fournit un soutien financier constant à la fondation Virunga. Ces vingt dernières années, elle a versé 157 millions d’euros à l’organisation du prince. La commissaire européenne Jutta Urpilainen, responsable des partenariats internationaux entre 2019 et 2024, évoque un « modèle unique d’économie verte protégeant la nature et les communautés ». Début 2025, l’Europe a alloué 78,6 millions d’euros à la création d’un « corridor écologique » de la taille de la F̷̪̤̋ṟ̵͙̾͗a̷̛̩̎n̴͙͙̿́c̸̙͙̈e̵̪͒, le long du fleuve Congo.
Électricité, emplois, écoles et hôpitaux
Si l’Europe se montre aussi généreuse, c’est pour aider une région en proie à des conflits presque continus depuis 1996. La conquête menée par le M23 depuis 2022 d’une partie de l’est du Congo, dont des territoires du parc, s’est accompagnée de massacres qui ont forcé le déplacement des populations locales. La direction du parc s’est engagée à fournir de l’électricité et de l’eau potable aux camps de déplacés.
Dans ce contexte difficile, le parc du prince de Merode est souvent perçu comme une bouée de sauvetage. Ses projets de développement sont censés réduire la dépendance des riverains aux ressources du parc. Ce qui, à son tour, profite à la nature et à la biodiversité.
Le fer de lance de ce programme a été la construction de trois centrales hydroélectriques. Selon le parc, 39 000 ménages ont été raccordés au réseau et plusieurs dizaines d’institutions, dont trois écoles et cinq hôpitaux, bénéficient de l’électricité gratuite. L’UE a pris en charge la plus grande partie des coûts, soit 60 millions d’euros. De petites usines ont également été construites pour fabriquer du savon et du chocolat, créant ainsi « plus de 12 000 emplois », selon un porte-parole du parc, dont environ 10 % seraient attribués à d’anciens membres de groupes armés.
« Le parc est un cauchemar pour nous »
Un autre son de cloche résonne dans les villages proches du parc. Follow The Money s’est entretenu avec une vingtaine de personnes vivant dans la région. Parmi elles, des agriculteurs, un enseignant, un rebelle du M23, des journalistes et des chercheurs. Tous portent un regard critique sur la gestion du parc.
« Le parc est un cauchemar pour nous, dit François Kamaté, militant pour le climat dans la région. Il n’y a pas de dialogue de qualité entre le parc et les riverains. Cela crée une tension permanente. »
De nombreuses plaintes portent sur le manque de terres cultivables autour du parc. Les limites de l’aire protégée n’étant pas toujours claires, des villageois créent parfois des champs dans des zones contestées, qui sont ensuite détruites par le parc.
« Cela conduit à un mécontentement populaire », dit Onesphore Sematumba, chercheur affilié au groupe de réflexion International Crisis Group. Sollicité, le parc assure qu’il existe « une méthodologie claire pour régler les différends frontaliers » en concertation avec les communautés.

Un village sur la rive du lac Édouard, dont une grande partie est comprise dans le parc des Virunga. Plusieurs millions de personnes vivent à proximité immédiate du parc. Monusco photos / CC BY 2.0 / Flickr via Wikimedia commons
Si, en théorie, les riverains accueillent favorablement les centrales hydroélectriques, la promesse d’énergie gratuite ou à faible coût ne semble pas être tenue. Même présenté comme « faible », le coût est trop élevé et de nombreux villages ne sont même pas raccordés au réseau.
Les habitants d’Ivingu, un village situé à 20 kilomètres à l’ouest du parc assurent que les plans de développement n’ont « aucun effet » sur leur quotidien, alors que le village se trouve à proximité d’une des centrales hydroélectriques. Dans une lettre au conseil d’administration du parc, datée du 5 mars 2024, consultée par Follow the Money, les habitants mécontents ont menacé d’« effacer toute trace du parc des Virunga » de leur territoire.
Face à ce qu’ils considèrent comme des promesses en l’air, les habitants se sentent abandonnés. « On ne cesse de nous dire que les villages bénéficieront de nouvelles routes, d’écoles et d’une clinique mais nous n’en voyons pas la couleur », explique Joseph Tsongo, créateur de podcasts vivant en bordure sud du parc.
« Nos ancêtres ont été chassés de leurs terres par les Belges pour faire place au parc »
La majorité des habitants ne profitent pas non plus des emplois créés, regrettent Esther Marijnen et Judith Verweijen, géopolitologue à l’université de Groningue. Toutes deux mènent des recherches sur le parc des Virunga et ses environs depuis 15 ans et ont échangé avec 700 habitants. Elles soulignent que, 12 000 emplois créés, c’est peu, en proportion des 5 à 11 millions d’habitants estimés du parc et de ses environs immédiats.
Pour certains Congolais, l’implication du prince laisse aussi un arrière-goût amer qui rappelle le passé colonial du pays. Le Congo a été gouverné par la Belgique de 1908 à 1960. Pendant cette période, la population et la nature ont été exploitées. On estime que des millions de Congolais ont été tués ou mutilés. « Nos ancêtres ont été chassés de leurs terres par les Belges pour faire place au parc, raconte Lwambo Mupfuni, président d’une organisation de jeunesse. Et maintenant, notre parc est dirigé par un prince belge. Cela signifie-t-il que ce parc est un héritage belge ? »
De Merode souligne qu’il a été nommé par les autorités congolaises, ce qui, selon un porte-parole du parc, est « l’inverse d’une fonction de l’ère coloniale ». Interrogé sur le mécontentement des riverains, le porte-parole rétorque : « Nous ne pouvons pas répondre à des considérations infondées qui reposent sur les perceptions du parc par les communautés locales. »
Une militarisation meurtrière
Les promesses de sécurité dans la région semblent également rester des vœux pieux. On estime qu’entre 2 000 et 3 000 membres de groupes armés résident dans le parc, sans compter les milices du M23. Plus de 200 rangers ont été tués dans des attaques menées par des groupes armés durant les trente dernières années. Emmanuel de Merode lui-même a été sévèrement blessé par balles à l’intérieur du parc.
Néanmoins, le travail de Esther Marijnen et Judith Verweijen montre que les rangers contribuent eux-mêmes à la violence. Dans un article de 2017, les chercheuses considèrent que l’approche mise en œuvre dans le parc des Virunga est un exemple de « militarisation de la conservation », dans laquelle la lutte contre les braconniers est présentée comme une guerre à gagner.
Selon une enquête publiée en 2020 par les deux chercheuses, les gardes de parc sont impliqués dans au moins 35 homicides et 6 blessures commis entre 2010 et 2019. Elles ont recensé au moins 9 viols et 10 cas de torture.
Interrogé sur le nombre de riverains morts aux mains de son personnel, le parc n’a pas répondu. « Les rangers font ce qu’ils veulent. Ils sèment la terreur et se comportent comme s’ils régnaient sur le parc », dit Augustin Kasereka, militant écologiste résidant à Ivingu.

Le parc des Virunga contient des volcans encore actifs ; en fond ici, le mont Mikeno est en revanche éteint. Cai Tjeenk Willink / CC BY-SA 3.0 / Wikimedia Commons
Une affaire au plus haut niveau — qui a fait peu de bruit — est celle d’Innocent Mburanumwe, l’ex-directeur adjoint du parc qui jouit d’une renommée internationale comme l’un des principaux sauveteurs de gorilles au monde. En 2019, la délégation de l’Union européenne en RDC a remis le prix Schuman, une reconnaissance européenne prestigieuse, à Mburanumwe. Peu après, l’homme a été soupçonné d’avoir grièvement blessé par balle une jeune femme. Selon l’avocat de la jeune femme, le ranger la violait depuis ses 15 ans, elle a eu un enfant de lui, et a dû avorter à plusieurs reprises.
Sollicité, Mburanumwe a déclaré que l’affaire avait été rejetée pour absence de preuve. Un porte-parole de la Commission ajoute : « La direction du parc a immédiatement démis M. Innocent Mburanumwe de ses fonctions et l’a remis aux autorités nationales compétentes. Le prix Schuman a été attribué par la fondation Schuman et non par la Commission européenne. »
Plusieurs habitants de la région ont confié que, dans un autre cas d’agression, une jeune femme du village d’Ivingu a été tuée par balle — apparemment parce qu’elle voulait rompre sa relation avec un ranger. Selon le parc, le ranger en question est mort avant que son affaire ne soit portée devant le tribunal.
Des fonds européens… dont l’usage n’est pas publiquement accessible
Malgré ces affaires, la Commission continue de soutenir le prince. Elle s’est déjà engagée à verser 78,6 millions d’euros pour construire un corridor écologique, le corridor vert Kivu-Kinshasa, dans une zone où vivent plus de 30 millions de personnes. L’Europe envisage également de financer plus largement les centrales hydroélectriques.
La mise en place et la gestion de cette nouvelle aire protégée ont également été confiées à la fondation Virunga. C’est ce que confirme François-Xavier de Donnea, membre du conseil de cette ONG, sur son site personnel.
Si l’Europe ne semble pas gênée d’octroyer toujours plus de ressources au parc, le détail de ces dépenses d’argent public n’est pas accessible au public en question. « À ma connaissance, aucune évaluation détaillée à grande échelle n’a jamais eu lieu », dit Jean-Pierre d’Huart, qui a effectué pendant des années des audits dans les parcs naturels africains. L’UE refuse de partager les audits avec Follow the Money. Impossible donc de savoir si l’argent destiné au parc des Virunga est dépensé conformément aux règles de la Commission européenne.