Covid-19, le solutionnisme n’est pas la solution

Je vous propose cet article d’Evgeny Morozov, éternel pessismiste, mais aussi cruellement réaliste :

Le Covid-19 est à l’État solutionniste ce que les attentats du 11-Septembre sont à l’État de surveillance

En vérité, Morozov ne fait que poser des mots sur ce que les petites singularités et réseaux associés clament sans discontinuer depuis des années.

Que penser alors de l’urgence sanitaire actuelle ? Ceux qui placent leur espoir dans le potentiel transformateur et émancipateur de la crise du Covid-19 risquent de vite déchanter. Non pas que nos attentes soient excessives, les interventions proposées comme le revenu de base universel et le Green New Deal sont raisonnables et tout à fait nécessaires. Cependant, on sous-estime la résilience du système actuel tout en surestimant la capacité des idées à changer le monde en l’absence d’infrastructures solides et robustes sur le plan technologique et politique, qui permettraient de les mettre en œuvre.

La question au cœur du nouveau débat politique ne devrait pas être « quelle force, de la social-démocratie ou du néolibéralisme, est la plus à même de maîtriser les forces de la concurrence de marché ? », mais bien plutôt « quelle force saura tirer profit des immenses opportunités qu’apportent les technologies numériques en termes de nouvelles formes de coordination et de solidarité sociales ? »

Les infrastructures telles qu’elles existent sont malheureusement celles de la consommation individuelle, et non de l’assistance mutuelle et de la solidarité. Comme toute plateforme numérique, elles peuvent être utilisées à des fins diverses, comme le militantisme, la mobilisation et la collaboration, mais de tels usages se paient souvent au prix fort, même si cela ne se voit pas.

Voilà de bien frêles fondations pour un ordre social qui ne soit ni néolibéral ni solutionniste, et qui devra nécessairement être peuplé par des acteurs autres que les consommateurs, les start-ups et les entrepreneurs.

Depuis le début du confinement, la pandémie COVID-19 a tué plus de gens en France chaque jour que le terrorisme en Europe occidentale chaque année depuis les années 70s. Un chiffre à méditer pour repenser « la menace terroriste » qui depuis 2 décennies a plongé le monde dans le capitalisme de surveillance et le déploiement massif du prétexte terroriste pour s’en prendre aux activistes écologistes et environnementaux, aux manifestations citoyennes contre les abus du néolibéralisme, et pour étouffer toute contestation contre le modèle dominant.

En attendant, une alliance entre Apple et Google va permettre la mise en place « volontaire » (de la part des utilisateurs) du traçage des personnes qui se rencontrent, par Bluetooth, c’est StopCovid, une application de surveillance de l’État. Tout va bien, on nous dit dans l’oreillette que les données seront anonymes. L’« architecture de surveillance » annoncée par Snowden avance rapidement. Bientôt on ne pourra plus circuler sans smartphone, comme pour se rappeler ce qui est arrivé au journaliste allemand xx condamné pour n’avoir pas pris son téléphone avec lui lorsqu’il allait rencontrer un groupe classé terroriste par le gouvernement allemand.

L’Institut Pasteur quant à lui propose une application en ligne pour s’auto-diagnostiquer et évaluer ses risques de contamination en 22 questions :

Et, une fois n’est pas coutume, c’est le géopoliticien Renaud Girard, un habitué du Figaro, qui nous apporte une perspective plus alignée avec notre propre perception dans sa chronique du 6 avril que je vous recommande vivement :

On peut y lire une nouvelle bien triste à propos du fait que l’Afrique de l’Est [fait face depuis deux mois à la pire invasion de criquets pèlerins depuis 25 ans :

Par malchance, les pays d’Afrique de l’Est et des Grands Lacs viennent de voir leurs cultures ravagées par une invasion de milliards de criquets pèlerins. Les essaims font la taille du Grand Paris et dévorent quotidiennement l’équivalent nutritif de ce que consomment les Parisiens. Ce fléau va provoquer une famine qui tuera bien davantage que le Covid-19. Curieusement, les médias en parlent très peu : le premier est une plaie pour pays pauvres, le second une maladie de pays riches.

L’article du Monde lié est paru 4 jours après la chronique de Girard… Quelques articles avaient mentionné le fait courant février, mais c’est le COVID-19 qui prend tout l’espace médiatique. Le Figaro rapportait le 11 février :

L’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) avait estimé fin janvier à «76 millions de dollars» le coût d’un plan pour lutter contre les criquets.

Une bagatelle comparé à ce qui est déployé « contre le Coronavirus ». Il faut bien se rendre compte à quel point le cynisme de nos gouvernements est aberrant, combien leur comportement est criminel, et à quel point nous sommes dupes de leurs manipulations incroyables.

« Tous les pays riches, tous les “pays développés”, ont eu des succès beaucoup moins importants que les “pays pauvres” qui eux, assez raisonnablement, ont choisi de traiter ça [le COVID-19] comme une pneumonie avec des médicaments banals et qui ne coûtaient rien, et qui ont, du coup, des mortalités beaucoup plus faibles : dans les 15 pays qui ont la mortalité la plus élevée ce n’est que des pays riches. Donc c’est-à-dire qu’il y a une déconnexion actuellement entre la richesse et la capacité à répondre à des situations de cet ordre-là… Moi peut-être que j’ai été capable d’y répondre parce que je suis en partie Africain, donc c’est une partie de mes origines qui me laisse l’idée que l’on doit traiter les maladies infectieuses. »

« les médias traditionnels peuvent qualifier de “fake news” ceux qui ne sont pas les news que eux propagent. »

« beaucoup de gens analysent les données disponibles, parfois d’une manière beaucoup plus profonde et beaucoup plus professionnelle que ce que je lis dans des journaux scientifiques parce que [parmi] les gens confinés il y a de très bons mathématiciens, de très bons statisticiens qui font des analyses extrêmement pertinentes et extrêmement intéressantes ; donc on voit bien qu’il y a un changement de modèle à cette occasion-là : du fait du confinement les gens ont le temps de lire, d’aller fouiller, d’aller trouver des données et les changements techniques permettent un accès extraordinairement différent. »

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